Troubles Fonctionnels Gastro-Intestinaux, Santé Mentale, Susceptibilité Génétique et Incidence de la Maladie Rénale Chronique
La maladie rénale chronique (MRC) constitue un enjeu sanitaire majeur, contribuant à l’insuffisance rénale, aux maladies cardiovasculaires et à la mortalité globale. Sa prévalence augmente en raison du vieillissement démographique et de l’épidémie d’obésité. L’identification de facteurs de risque modifiables est essentielle pour la prévention. Les troubles fonctionnels gastro-intestinaux (TFGI), caractérisés par des symptômes digestifs chroniques sans lésion organique identifiable, touchent près de 40 % de la population mondiale. Des données émergentes suggèrent un lien entre TFGI et MRC, médié par la santé mentale et la susceptibilité génétique. Cette étude explore cette association prospective, le rôle médiateur de la santé mentale et l’influence du risque génétique.
Méthodes
Les données proviennent de la UK Biobank, une cohorte prospective incluant près de 500 000 adultes âgés de 37 à 73 ans recrutés entre 2006 et 2010. Les participants sans antécédents de MRC ou de maladie inflammatoire chronique intestinale (MICI) ont été inclus (n = 416 258). Les TFGI (syndrome de l’intestin irritable [SII], dyspepsie, autres troubles fonctionnels intestinaux [TFI]) ont été identifiés via des auto-déclarations et des codes CIM-10. La MRC a été déterminée à partir des registres hospitaliers et de décès.
Résultats
À l’inclusion, 33 156 participants (8,0 %) présentaient un TFGI (SII : 5,1 %, dyspepsie : 2,0 %, TFI : 1,6 %). Sur un suivi moyen de 12,1 ans, 11 001 cas de MRC ont été diagnostiqués. Les participants avec TFGI étaient plus âgés, majoritairement des femmes, et présentaient un indice de masse corporelle (IMC) plus élevé, une détresse psychologique accrue (score de santé mentale élevé) et une activité physique réduite.
Les modèles de régression de Cox ont révélé un risque significativement accru de MRC associé aux TFGI (rapport de risque [HR], 1,36 ; intervalle de confiance [IC] à 95 %, 1,28–1,44). Cette association persistait pour les sous-types : SII (HR, 1,27 ; IC 1,17–1,38), dyspepsie (HR, 1,30 ; IC 1,17–1,44) et TFI (HR, 1,60 ; IC 1,43–1,79), après ajustement sur les facteurs sociodémographiques, les comorbidités et les habitudes de vie.
L’analyse de médiation a montré que la détresse psychologique expliquait 9,05 % de l’association TFGI-MRC, variant selon les sous-types : 13,97 % pour le SII, 8,27 % pour la dyspepsie et 5,63 % pour les TFI.
L’effet conjoint des TFGI et de la susceptibilité génétique à la MRC a été examiné via un score de risque génétique (SRG) basé sur le DFG estimé. Bien que l’interaction TFGI-SRG ne soit pas significative, les participants avec TFGI et SRG élevé présentaient le risque le plus élevé (HR, 1,58 ; IC 1,44–1,74).
Discussion
Les mécanismes sous-jacents associent probablement la dysbiose intestinale, l’inflammation chronique et l’axe intestin-cerveau. La production de toxines urémiques (p-crésyl et sulfates d’indoxyl) et la dysrégulation immunitaire pourraient favoriser la fibrose rénale. La médiation partielle par la santé mentale souligne l’importance de l’approche holistique dans la prise en charge.
Limites
Les diagnostics basés sur les codes CIM peuvent entraîner un biais de classification. L’absence de critères de Rome pour les TFGI et le design observationnel limitent les conclusions causales.
Conclusion
Cette étude prospective démontre que les TFGI augmentent le risque de MRC, partiellement médié par la santé mentale, avec un effet amplifié chez les individus à risque génétique élevé. Le suivi de la fonction rénale et la prise en charge de la détresse psychologique chez ces patients pourraient offrir des pistes de prévention.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000002805