Relation entre la durée du sommeil, ses variations annuelles et l’incidence des cancers gastro-intestinaux : une étude de cohorte prospective
Introduction
Les cancers gastro-intestinaux (GI), comprenant les cancers colorectal, gastrique, hépatique, vésiculaire, pancréatique et œsophagien, constituent un enjeu majeur de santé publique mondiale. En Chine, leur incidence et mortalité sont particulièrement élevées, représentant une proportion importante des cas mondiaux. L’épidémiologie de ces cancers en Chine est complexe, influencée par des facteurs tels que la localisation géographique, le sexe, l’âge et le type de cancer. L’identification de facteurs de risque modifiables est essentielle pour réduire ce fardeau. Parmi les facteurs traditionnels figurent le diabète, le tabagisme, l’obésité et un statut élevé en vitamine D. Des études récentes explorent également le rôle potentiel du sommeil dans la carcinogenèse.
Le sommeil, besoin physiologique fondamental, suscite un intérêt croissant quant à ses liens avec le cancer. Bien que certaines études suggèrent des associations entre la durée du sommeil et le risque de cancer, les résultats restent contradictoires. Les recherches antérieures se sont principalement focalisées sur la durée du sommeil à un instant donné, avec peu d’exploration des variations temporelles de cette durée. Cette étude vise à examiner l’association entre la durée initiale du sommeil, ses variations annuelles et l’incidence des cancers GI dans une large cohorte populationnelle.
Méthodes
Cette étude a utilisé les données de la cohorte Kailuan, une étude de cohorte prospective dynamique menée à Tangshan (Nord de la Chine). Elle inclut 138 150 participants âgés de 18 ans ou plus, recrutés dans 11 hôpitaux affiliés au groupe Kailuan. Les participants ont rempli des questionnaires standardisés et subi des examens physiques à partir de mai 2006. Les individus avec un antécédent de cancer ou des données manquantes sur la durée initiale du sommeil ont été exclus, aboutissant à 123 495 participants pour l’analyse de la durée initiale. Pour l’analyse des variations annuelles, 83 511 participants ont été retenus.
La durée du sommeil a été auto-déclarée via des questions sur la durée moyenne nocturne au cours des trois derniers mois. La durée initiale a été catégorisée en quatre groupes : ≤5 heures, 6 heures, 7 heures (référence), et ≥8 heures. Les variations annuelles ont été calculées comme la différence relative entre la durée au dernier suivi et la durée initiale, divisée par l’intervalle de temps. Les participants ont été classés en trois groupes : diminution (<−15 minutes/an), stable (−15 à 0 minute/an, référence), et augmentation (>0 minute/an).
Les covariables incluaient des données démographiques (âge, sexe), socio-économiques, des habitudes (tabagisme, consommation d’alcool, de thé, indice de masse corporelle (IMC)) et le ronflement. Le suivi des cancers a été réalisé via des examens biennaux, le système d’assurance médicale de Tangshan et la revue des dossiers médicaux. Les cancers GI ont été classés selon la CIM-10.
Les analyses statistiques ont inclus des tests de Chi², des ANOVA et des modèles de Cox à risques proportionnels pour estimer les rapports de risque (HR) et intervalles de confiance à 95 % (IC 95 %), ajustés sur les covariables. Des analyses de sensibilité ont exclu les deux premières années de suivi pour limiter la causalité inverse.
Résultats
Les caractéristiques initiales montrent des associations significatives entre la durée du sommeil et l’âge, le sexe, le tabagisme, la consommation d’alcool, de thé, le ronflement et l’IMC. Les participants ayant développé un cancer GI étaient plus âgés, plus souvent masculins, avec des taux plus élevés de tabagisme et de ronflement.
Pour la durée initiale, les femmes dormant ≤5 heures présentaient un risque réduit de cancer GI (HR : 0,31 ; IC 95 % : 0,10–0,90). Une relation linéaire entre la durée du sommeil et le risque de cancer GI a été observée chez les hommes et les plus de 50 ans. Une durée courte (6 heures) ou longue (≥8 heures) augmentait le risque de cancer pancréatique (HR₆ vs. 7h : 2,67 ; IC 95 % : 1,08–6,61 ; HR≥8 vs. 7h : 3,22 ; IC 95 % : 1,14–9,05). Une relation similaire a été notée pour le cancer colorectal.
Concernant les variations annuelles, une diminution du sommeil (<−15 minutes/an) était associée à un risque accru de cancer GI (HR : 1,29 ; IC 95 % : 1,04–1,61), notamment chez les plus de 50 ans (HR : 1,32 ; IC 95 % : 1,01–1,71). Une augmentation du sommeil (>0 minute/an) était liée à un risque plus élevé chez les femmes (HR : 2,89 ; IC 95 % : 1,14–7,30). La diminution du sommeil augmentait également le risque de cancer hépatique (HR : 1,85 ; IC 95 % : 1,20–2,83). Les analyses de sensibilité ont confirmé ces résultats.
Discussion
Cette étude est la première à explorer de manière exhaustive les liens entre la durée du sommeil, ses variations annuelles et l’incidence des cancers GI dans une large cohorte. Les résultats suggèrent que la durée et les variations du sommeil influencent le risque de cancer GI, avec des variations selon le sexe et l’âge.
L’association inverse observée chez les femmes contrastent avec des études antérieures. La relation linéaire chez les hommes et les seniors suggère qu’une durée longue pourrait être un facteur de risque dans ces groupes. L’association en U pour le cancer pancréatique souligne la complexité du rôle du sommeil.
La diminution du sommeil, notamment chez les seniors, et l’augmentation du risque chez les femmes pourraient s’expliquer par des perturbations hormonales favorisant l’obésité, ou des comorbidités sous-jacentes.
Les forces de l’étude incluent sa taille, son design prospectif et l’évaluation détaillée du sommeil. Les limites incluent l’auto-déclaration du sommeil, l’absence de données sur la qualité du sommeil et le déséquilibre hommes-femmes.
En conclusion, cette étude met en lumière l’impact de la durée et des variations du sommeil sur le risque de cancers GI, avec des nuances démographiques. Des recherches complémentaires sont nécessaires pour confirmer ces résultats et élucider les mécanismes sous-jacents.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000001770