Phénotypes cliniques des patients atteints du syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil : une analyse de clusters

Phénotypes cliniques des patients atteints du syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil : une analyse de clusters

Le syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil (SAHOS) est un trouble respiratoire du sommeil prévalent, associé à des complications systémiques, notamment cardiovasculaires, métaboliques et neurocognitives. Malgré sa reconnaissance comme syndrome hétérogène, l’identification de phénotypes cliniques distincts reste limitée, en particulier dans les populations chinoises. Cette étude constitue la première analyse de clusters à grande échelle chez des patients atteints de SAHOS dans le sud du Jiangsu (Chine), visant à identifier des sous-groupes cliniquement pertinents basés sur des caractéristiques démographiques, symptomatiques et cognitives.

Conception de l’étude et population

L’analyse rétrospective a inclus 1 044 patients consécutifs diagnostiqués avec un SAHOS au Centre du Sommeil du Second Hôpital Affilié de l’Université de Soochow entre janvier 2014 et décembre 2018. Les critères d’inclusion exigeaient un indice d’apnées-hypopnées (IAH) >5/heure, la complétion de l’échelle de somnolence d’Epworth (ESS) et du test de Montréal d’évaluation cognitive (MoCA), et l’absence de troubles neurologiques majeurs ou de traitements affectant l’architecture du sommeil. La cohorte était majoritairement masculine (97,4 %), avec un âge moyen de 42,3 ± 11,7 ans (extrêmes : 14–83 ans).

Variables et évaluations

Quatorze variables ont été analysées, classées en :

  1. Démographiques : sexe, âge, indice de masse corporelle (IMC), tabagisme, consommation d’alcool
  2. Symptômes :
    • Nocturnes : ronflement, pauses respiratoires, éveils liés aux apnées, nycturie, mouvements des jambes, rêves, cauchemars, somnambulisme
    • Diurnes : fatigue matinale, céphalées, soif
    • Insomnie : difficulté d’endormissement, réveils précoces
  3. Comorbidités : diabète, hypertension, maladies cardiovasculaires, troubles respiratoires, dysfonction thyroïdienne, accidents ischémiques transitoires
  4. Scores : ESS (somnolence diurne) et MoCA (fonction cognitive)

La polysomnographie (Alice 6 ou Compumedics E Series) a mesuré l’IAH, l’indice de désaturation en oxygène (ODI), le temps passé en dessous de 90 % de saturation (TS90 %), les indices d’éveil et les stades du sommeil. Les enregistrements dépassant 4 heures ont été validés par des experts.

Approche statistique

Un algorithme de clustering en deux étapes (IBM SPSS v22) a classé les patients en sous-groupes, suivis par :

  • Tests ANOVA/Kruskal-Wallis pour les variables continues (distributions normales/non normales)
  • Tests Chi²/exact de Fisher pour les variables catégorielles
  • Seuil de significativité : P < 0,05

Phénotypes cliniques identifiés

L’analyse a révélé quatre sous-groupes distincts avec des profils cliniques et polysomnographiques uniques :

1. Phénotype classique (30,5 %, n=318)

  • Démographie : exclusivement masculin, âge moyen 41,9 ± 10,7 ans, IMC 27,6 ± 3,2 kg/m²
  • Symptômes : ronflement (100 %) et pauses respiratoires (100 %), éveils liés aux apnées (42,5 %), score ESS le plus élevé (médiane 10 [IQR 6–14])
  • Comorbidités : charge intermédiaire (médiane 1 [0–1])
  • Polysomnographie : SAHOS sévère (IAH médian 45,8 [24,5–65,9]), hypoxie marquée (TS90 % 13,7 % [3,8–37,3]), apnées prolongées (apnée la plus longue 65,0 s [52,6–81,0])

2. Phénotype peu symptomatique (22,1 %, n=231)

  • Démographie : masculin, plus jeune (41,1 ± 12,9 ans), IMC 27,6 ± 4,8 kg/m²
  • Symptômes : score ESS le plus bas (médiane 8 [5–12]), absence de pauses respiratoires (100 %), éveils rares (10,4 %)
  • Comorbidités : minimales (médiane 0 [0–1])
  • Polysomnographie : SAHOS modéré (IAH 30,3 [13,1–55,3]), hypoxie légère (TS90 % 5,4 % [0,9–19,7]), apnées courtes (56,0 s [43,0–74,0])

3. Phénotype avec déficience cognitive (11,8 %, n=123)

  • Démographie : majoritairement féminin (88,6 %), âgé (50,1 ± 14,2 ans), IMC plus bas (26,4 ± 3,7 kg/m²)
  • Symptômes : symptômes nocturnes/insomnies élevés, MoCA le plus bas (médiane 26 [22–28]), ESS intermédiaire (9 [4–14])
  • Comorbidités : charge la plus élevée (médiane 1 [0–1])
  • Polysomnographie : SAHOS léger (IAH 23,2 [10,7–47,6]), hypoxie minimale (TS90 % 3,6 % [0,8–15,1]), sommeil lent conservé (16,1 % [9,7–20,4])

4. Phénotype symptomatique diurne (35,6 %, n=372)

  • Démographie : masculin, âge 41,6 ± 11,1 ans, IMC 27,6 ± 3,7 kg/m²
  • Symptômes : fatigue matinale/céphalées/soif maximaux (100 %), ESS intermédiaire (9 [5–14]), MoCA élevé (27 [26–28])
  • Comorbidités : faibles (médiane 0 [0–1])
  • Polysomnographie : SAHOS sévère (IAH 44,6 [23,4–66,2]), hypoxie similaire au Cluster 1 (TS90 % 15,9 % [3,8–35,7]) mais apnées plus courtes (65,3 s [50,0–80,4])

Comparaisons polysomnographiques

Des différences significatives entre clusters ont été observées pour :

  • IAH (H=54,200, P<0,001) : maximal dans les Clusters 1/4, minimal dans le Cluster 3
  • Marqueurs d’hypoxie :
    • ODI (H=50,736, P<0,001)
    • TS90 % (H=65,938, P<0,001)
    • SpO₂ minimale (H=47,849, P<0,001)
  • Architecture du sommeil :
    • Éveils liés à l’effort respiratoire (H=56,641, P<0,001)
    • Pourcentage de sommeil lent (H=42,362, P<0,001)

Les Clusters 1 et 4 présentaient une sévérité équivalente selon l’IAH mais différaient par le statut cognitif (P=0,004), le tabagisme (P<0,001) et l’alcool (P<0,001).


Implications cliniques

  1. Sous-groupe cognitif :

    • Premier identification chez les patients SAHOS, principalement des femmes périménopausées avec un sommeil préservé
    • Soutient le rôle neuroprotecteur et vasculaire de l’œstrogène, cohérent avec les lésions de la substance blanche observées chez les femmes SAHOS
  2. Discordance symptômes-sévérité :

    • Les patients peu symptomatiques (Cluster 2) présentaient une dysfonction respiratoire significative malgré des symptômes légers, soulignant les limites d’un diagnostic basé sur les symptômes
    • Le groupe symptomatique diurne (Cluster 4) consultait rapidement en raison de symptômes matinaux, suggérant des campagnes de santé ciblées
  3. Limites de l’IAH :

    • Faible corrélation entre IAH et atteintes cognitives (ex. : Cluster 3 avec IAH bas mais déclin cognitif marqué)
    • Justifie une évaluation multidimensionnelle intégrant le MoCA, les symptômes et les comorbidités
  4. Physiopathologie sexo-spécifique :

    • La prédominance féminine dans le groupe cognitif met en lumière des interactions hormonales et vasculaires nécessitant une prise en charge différenciée

Considérations méthodologiques

  • Forces : large échantillon, inclusion de paramètres neurocognitifs, polysomnographie exhaustive
  • Limites : conception rétrospective, recrutement monocentrique, biais de sélection potentiel pour la représentation féminine
  • Perspectives : validation prospective, études d’imagerie cérébrale et hormonales, suivi longitudinal

Cette stratification phénotypique permet des stratégies thérapeutiques personnalisées, en particulier le dépistage cognitif dans la prise en charge du SAHOS, notamment pour les femmes et les populations âgées.

doi.org/10.1097/CM9.0000000000001649

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