La fragmentation du sommeil comme caractéristique clinique importante des troubles du sommeil dans la maladie de Parkinson : une étude préliminaire
La maladie de Parkinson (MP), deuxième trouble neurodégénératif le plus répandu dans le monde, est traditionnellement caractérisée par des symptômes moteurs tels que la bradykinésie, la rigidité, le tremblement de repos et l’instabilité posturale. Cependant, les symptômes non moteurs, incluant les troubles du sommeil, les déficits cognitifs et la dysautonomie, sont de plus en plus reconnus pour leur impact significatif sur la qualité de vie des patients. Parmi ceux-ci, les troubles du sommeil sont particulièrement prévalents, touchant plus de 82 % des individus atteints de MP. Malgré leur incidence élevée, ces troubles restent sous-étudiés, avec des questions non résolues concernant leur physiopathologie et leur importance clinique. Cette étude visait à caractériser les troubles du sommeil dans la MP à l’aide de la polysomnographie (PSG), en se concentrant sur l’identification d’anomalies spécifiques et leurs associations avec des paramètres démographiques et cliniques.
Contexte et justification
Les troubles du sommeil dans la MP sont multifactoriels, englobant l’insomnie, le trouble du comportement en sommeil paradoxal (TCSP), le syndrome des jambes sans repos, la fragmentation du sommeil (FS) et la somnolence diurne excessive. La FS, définie par des éveils fréquents pendant le sommeil (plus de trois épisodes d’éveil ≥5 minutes par nuit), est une plainte commune mais n’a pas été systématiquement évaluée comme biomarqueur potentiel de la MP. Des études antérieures ont souligné le TCSP comme marqueur précoce de la MP, mais le rôle de la FS reste incertain. Cette étude postule que la FS pourrait servir de marqueur quantifiable de la progression de la MP, compte tenu de son association avec la neurodégénérescence et la dysfonction dopaminergique.
Méthodologie
Recrutement et évaluation clinique
L’étude a inclus 27 patients parkinsoniens (15 hommes, 12 femmes ; âge moyen : 63,9 ± 9,3 ans) et 20 témoins sains appariés par âge et sexe (14 hommes, 6 femmes ; âge moyen : 64,2 ± 7,7 ans). Le diagnostic de MP respectait les critères de la UK PD Society Brain Bank, excluant les parkinsonismes secondaires ou les comorbidités psychiatriques. Les évaluations cliniques incluaient l’échelle UPDRS-III (severité motrice), le stade de Hoehn-Yahr et le calcul des doses équivalentes de lévodopa (DEL).
Protocole de polysomnographie
Une PSG nocturne (Cadwell Easy II™) a enregistré l’architecture du sommeil, incluant l’électroencéphalographie (EEG), l’électromyographie (EMG), l’électro-oculographie (EOG), l’effort respiratoire, le flux nasal, la saturation en oxygène et les mouvements des membres. Les stades de sommeil ont été classés selon les critères de l’American Academy of Sleep Medicine : éveil (stade W), NREM (N1, N2, N3) et sommeil paradoxal. Les paramètres clés analysés incluaient :
- Temps total au lit (TTL) : durée entre extinction et allumage des lumières.
- Temps total de sommeil (TTS) : sommeil cumulé dans les stades N1, N2, N3 et paradoxal.
- Efficacité du sommeil (ES) : ratio TTS/TTL.
- Latence d’endormissement (LE) : délai entre extinction des lumières et premier stade N1.
- Latence du sommeil paradoxal (LSP) : délai jusqu’au premier épisode de sommeil paradoxal.
- Pourcentages des stades : N1%, N2%, N3% et % de sommeil paradoxal par rapport au TTS.
Analyse statistique
La normalité des données a été testée via le test de Shapiro-Wilk. Les comparaisons intergroupes ont utilisé des tests du chi² (variables catégorielles), des tests t indépendants (données normales) et des tests U de Mann-Whitney (données non paramétriques). Les corrélations entre paramètres du sommeil et variables cliniques (âge, durée de la maladie, UPDRS-III, stade de Hoehn-Yahr, DEL) ont été analysées via le coefficient de Pearson. Le seuil de significativité était fixé à P < 0,05.
Résultats clés
Prévalence de la fragmentation du sommeil
La FS était significativement plus fréquente chez les patients MP (74,1 %) que chez les témoins (40,0 % ; P = 0,019). Les difficultés d’endormissement (25,9 % vs 15,0 %) et les réveils précoces (30,0 % vs 20,0 %) ne différaient pas entre les groupes. La FS dans la MP ne corrélait pas avec l’âge, la durée de la maladie, la sévérité motrice ou la DEL (P > 0,05), suggérant son indépendance vis-à-vis des marqueurs traditionnels de progression.
Altérations de l’architecture du sommeil
Les patients MP présentaient des perturbations marquées :
- Réduction du TTS et de l’ES : TTS de 327,96 ± 105,26 minutes (MP) vs 414,67 ± 78,31 minutes (témoins ; P = 0,003). L’ES chutait à 63,26 % ± 14,83 % (MP) vs 76,8 % ± 11,57 % (témoins ; P = 0,001).
- Altération du sommeil profond et paradoxal : La durée du N3 (sommeil lent) diminuait à 20,00 [39,00] minutes (MP) vs 61,50 [48,87] minutes (témoins ; P = 0,001). La durée et le % de sommeil paradoxal étaient divisés par deux dans la MP (32,50 [33,00] minutes ; 9,56 % ± 6,01 %) vs témoins (85,25 [32,12] minutes ; 15,50 % ± 4,81 % ; P < 0,001).
- Prolongation de la LSP : LSP augmentée à 157,89 ± 99,04 minutes (MP) vs 103,47 ± 71,70 minutes (témoins ; P = 0,034).
Analyses de sous-groupes
- Durée de la maladie : Les patients avec >5 ans de maladie avaient une LE plus longue (41,75 ± 37,26 minutes) vs ≤5 ans (18,94 ± 13,71 minutes ; P = 0,030).
- Sous-types moteurs : Les patients parkinsoniens de type akinéto-rigide présentaient un N2% plus élevé (61,75 % ± 18,95 %) vs sous-type PIGD (47,50 % ± 15,87 % ; P = 0,037).
- Stades de Hoehn-Yahr : Les stades avancés (>2,0) corrélaient avec une réduction du % de sommeil paradoxal (r = 0,405, P = 0,036), sans différence de TTS ou d’ES entre stades précoces et avancés.
Discussion
La FS comme marqueur de dysrégulation du sommeil dans la MP
Cette étude identifie la FS comme une anomalie prédominante du sommeil dans la MP, distincte de l’insomnie ou des troubles circadiens. Sa prévalence élevée (74,1 %) rejoint les observations liant la MP aux symptômes moteurs nocturnes (rigidité, tremblements) et aux facteurs non moteurs (nocturie, effets secondaires des médicaments). La dégénérescence dopaminergique dans le noyau suprachiasmatique et le tronc cérébral pourrait perturber la régulation veille-sommeil, favorisant les éveils fréquents.
Implications des altérations de l’architecture du sommeil
La réduction du N3 et du sommeil paradoxal souligne la vulnérabilité des stades réparateurs dans la MP. Les déficits en sommeil lent (N3) pourraient aggraver le déclin cognitif, tandis la suppression du sommeil paradoxal refléterait les effets des thérapies dopaminergiques ou la neurodégénérescence intrinsèque. La LSP prolongée, un résultat novateur, suggère une dysrégulation des voies cholinergiques et monoaminergiques impliquées dans l’initiation du sommeil paradoxal.
Considérations cliniques et mécanistiques
L’absence de corrélation entre la FS et la progression clinique remet en cause son rôle de simple marqueur de progression. La FS pourrait émerger de mécanismes hétérogènes, incluant la pathologie à corps de Lewy dans les centres régulateurs du sommeil ou des comorbidités comme l’apnée. L’association entre le sous-type akinéto-rigide et l’élévation du N2% nécessite des études approfondies sur les phénotypes de sommeil spécifiques aux sous-types.
Limites et perspectives
Cette étude préliminaire est limitée par son effectif réduit et son design monocentrique. Des études longitudinales sur de larges cohortes sont nécessaires pour valider la FS comme biomarqueur et clarifier son lien temporel avec la neurodégénérescence. L’intégration de neuro-imagerie avancée et de biomarqueurs moléculaires (α-synucléine) pourrait éclairer les substrats neuroanatomiques de la FS. Enfin, des études interventionnelles ciblant la FS pourraient améliorer la qualité du sommeil et ralentir la progression de la MP.
Conclusion
Cette étude démontre que la fragmentation du sommeil est une caractéristique centrale des troubles du sommeil dans la MP, détectable par PSG. Les altérations distinctes de l’architecture du sommeil, notamment la réduction du sommeil lent et paradoxal, soulignent la nécessité d’évaluations complètes du sommeil dans la prise en charge de la MP. Bien que la FS semble prometteuse comme marqueur quantifiable, sa signification physiopathologique et pronostique nécessite des investigations supplémentaires.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000000329