Influence de l’anesthésie locale sur les résultats du traitement parodontal non chirurgical
Introduction
La maladie parodontale, une condition inflammatoire chronique pilotée par la plaque bactérienne, reste un défi majeur de santé publique mondiale. Le traitement parodontal non chirurgical (TPNC), incluant le détartrage et surfaçage radiculaire (DSR), constitue la pierre angulaire de la prise en charge parodontale. Bien que la gestion de la douleur pendant le TPNC soit cruciale pour le confort des patients, l’influence de l’anesthésie locale (AL) sur les résultats cliniques reste peu explorée, particulièrement dans les populations chinoises. Cette étude de cohorte rétrospective visait à évaluer les effets à court terme de l’AL sur la réduction de la profondeur de sondage (PD) et l’amélioration de l’indice de saignement (BI) après TPNC. Elle cherchait également à identifier les scénarios cliniques où l’administration d’AL optimiserait les résultats thérapeutiques.
Méthodologie
Conception de l’étude et population
Les données de 3 980 patients traités à l’École de médecine dentaire et l’Hôpital de stomatologie de l’Université de Pékin (PKUSS) entre juin 2008 et janvier 2015 ont été analysées. Les patients âgés de 18 à 80 ans ayant subi un TPNC suivi d’une réévaluation à 3 mois ont été inclus. Les critères d’exclusion comprenaient les maladies systémiques (diabète, hypertension), la grossesse, une chirurgie parodontale récente ou l’utilisation d’antibiotiques dans les 6 mois précédents. L’étude s’est appuyée sur les dossiers électroniques de charting parodontal (EPCRS) pour extraire les paramètres démographiques, diagnostiques et cliniques.
Paramètres cliniques et interventions
Les examens parodontaux ont été réalisés par des parodontistes calibrés. Les mesures de PD sur toute la bouche et les scores de BI de Mazza (échelle 0–5) ont été enregistrés sur six sites par dent. Le TPNC consistait en un DSR utilisant des instruments ultrasoniques et manuels, avec ou sans AL (lidocaïne ou articaïne). La réévaluation a eu lieu 1 à 2 mois post-traitement.
Analyse statistique
Les statistiques descriptives ont comparé les caractéristiques initiales entre les groupes AL et sans AL (NLA). Des modèles de régression multiniveaux ont ajusté les facteurs confusionnels aux niveaux patient (âge, sexe, tabagisme, stade/grade de parodontite), dent (molaire/non molaire, BI initial) et site (PD initial). Une régression linéaire à trois niveaux (patient-dent-site) a analysé la réduction de PD, tandis qu’une régression logistique à deux niveaux (patient-dent) a évalué l’amélioration du BI. Des analyses stratifiées ont examiné les résultats par catégories de PD initiale.
Résultats
Caractéristiques initiales
La cohorte comprenait 53,5 % de patients sous AL et 46,5 % sous NLA. Les patients sous AL présentaient des proportions plus élevées de fumeurs (19,1 % contre 15,3 %) et de parodontites avancées (Stade IV : 64,0 % contre 46,0 % ; Grade C : 77,0 % contre 69,8 %). La PD et le BI initiaux étaient significativement plus élevés dans le groupe AL (Tableau 1).
Réduction de la profondeur de sondage
L’administration d’AL était corrélée à une réduction accrue de PD. La diminution moyenne de PD était de 0,98 mm dans le groupe AL contre 0,54 mm dans le groupe NLA (t = 24,12 ; p < 0,001). Pour les dents avec PD initiale ≥5 mm, l’AL augmentait la probabilité de réduction de PD de 32,3 % contre 17,3 % sous NLA (t = 28,48 ; p < 0,001). La régression multiniveau a confirmé le bénéfice indépendant de l’AL après ajustement des facteurs confusionnels (Figure 2A).
La stratification par PD initiale a révélé des avantages graduels avec des poches plus profondes. Pour les sites avec PD <7 mm, l’AL améliorait la réduction de PD de 0,12–0,22 mm. Cette différence atteignait 0,41–1,37 mm pour PD ≥7 mm (Figure 3A).
Amélioration de l’indice de saignement
L’AL a amélioré les résultats du BI, avec des réductions plus marquées de la prévalence du saignement. Les dents avec BI >1 ont diminué de 16,7 % sous AL contre 13,8 % sous NLA (t = 3,75 ; p < 0,001), tandis que les réductions pour BI >2 étaient de 34,7 % contre 28,1 % (t = 6,73 ; p < 0,001). L’analyse multivariée a montré l’efficacité de l’AL dans les poches profondes (PD ≥5 mm), particulièrement pour BI >2 (Figure 2B). L’amélioration du BI sous AL était plus prononcée chez les sous-groupes jeunes (<60 ans) et d’âge moyen (40–60 ans).
Interaction entre AL et PD initiale
L’avantage thérapeutique de l’AL augmentait avec la sévérité initiale de PD. Par exemple, les dents avec PD initiale = 9 mm présentaient une réduction de PD supérieure de 1,37 mm sous AL versus NLA. De même, les probabilités d’amélioration du BI augmentaient avec la PD initiale dans les sites traités sous AL (Figure 3B).
Discussion
Mécanismes sous-jacents
La supériorité des résultats sous AL pourrait s’expliquer par une amélioration de l’efficacité opératoire et de la coopération du patient. La réduction de la douleur permet un débridement approfondi des poches profondes et des zones de furcation, crucial pour l’élimination du biofilm et du tartre. L’épinéphrine dans les formulations d’AL améliore l’hémostase et la visibilité, facilitant la précision. Une diminution de l’anxiété des patients limite aussi les mouvements perturbateurs pendant le DSR.
Implications cliniques
L’étude recommande l’utilisation systématique de l’AL pour les sites avec PD initiale ≥7 mm, où les réductions de PD étaient près de trois fois supérieures à celles sous NLA. Pour les poches modérées (PD 5–7 mm), l’AL confère des bénéfices mesurables bien que moindres. Les cliniciens devraient privilégier l’AL dans les cas de parodontites avancées, chez les fumeurs et les patients jeunes, où l’inflammation et la sensibilité douloureuse sont exacerbées.
Considérations culturelles et pratiques
Malgré les bénéfices de l’AL, la phobie des aiguilles et les coûts contribuent à sa sous-utilisation en Chine. Les anesthésiques topiques ou les gels intrapoches pourraient être des alternatives, bien que leur efficacité relative aux injections nécessite des études approfondies.
Limites et orientations futures
Le design rétrospectif introduit un biais de sélection potentiel, les patients sous AL ayant une maladie plus sévère. Bien que les modèles multiniveaux aient ajusté les facteurs confusionnels, des essais randomisés sont nécessaires pour valider la causalité. Les résultats à long terme, l’hypersensibilité dentinaire et les gains d’attache n’ont pas été explorés et méritent des investigations.
Conclusion
L’anesthésie locale améliore significativement les résultats à court terme du traitement parodontal non chirurgical, particulièrement dans les poches profondes (PD ≥7 mm). En réduisant la douleur et en optimisant les conditions opératoires, l’AL facilite une élimination plus efficace du biofilm, se traduisant par une réduction accrue de PD et une résolution des saignements. Les cliniciens doivent intégrer l’AL dans les protocoles de TPNC pour les parodontites avancées, en équilibrant préférences des patients et besoins cliniques.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000000903