Caractéristiques épidémiologiques de la mortalité toutes causes confondues : examen des décès hors hôpital sous l’ombre de la COVID-19
La pandémie de COVID-19 a profondément impacté les systèmes de santé mondiaux, les schémas de mortalité et les comportements sociétaux. Alors que l’attention s’est principalement portée sur les décès hospitaliers directement attribués au virus, la compréhension des tendances plus larges de la mortalité—en particulier les décès hors hôpital—est cruciale pour évaluer de manière exhaustive les effets collatéraux de la pandémie. Cette étude examine les caractéristiques épidémiologiques de la mortalité toutes causes confondues hors hôpital dans la ville de Chengdu et le district de Tianfu, dans la province du Sichuan, en Chine, au cours des quatre premiers mois de 2020, coïncidant avec la première vague de COVID-19. En analysant les données démographiques, les causes de décès et les tendances temporelles à travers différentes phases des mesures de contrôle de la pandémie, la recherche révèle des changements significatifs dans les schémas de mortalité liés aux interventions de santé publique, aux restrictions sociales et aux facteurs de stress psychosociaux.
Conception et méthodologie de l’étude
L’étude a adopté un design rétrospectif, analysant 1 560 décès hors hôpital enregistrés entre le 1er janvier et le 30 avril 2020. Ces décès ont été classés en quatre périodes basées sur les niveaux locaux de réponse d’urgence à la COVID-19 :
- Pré-épidémie (1er–23 janvier 2020) : Aucune restriction significative liée à la pandémie.
- Confinement de niveau I (24 janvier–25 février 2020) : Confinements stricts, incluant des interdictions de voyage, des mesures d’isolement à domicile et la fermeture des entreprises non essentielles.
- Confinement de niveau II (26 février–24 mars 2020) : Assouplissement partiel des restrictions avec des activités publiques contrôlées.
- Surveillance de niveau III (25 mars–30 avril 2020) : Reprise des activités normales sous surveillance épidémiologique continue.
Des comparaisons ont été faites avec les décès hors hôpital pendant les mêmes périodes en 2018 et 2019 (moyenne de 1 253 décès annuels) pour contextualiser les tendances de 2020. Les données provenaient des systèmes d’enregistrement des décès médico-légaux, incluant les certificats de décès, les rapports d’autopsie et les dossiers de police. Les variables analysées comprenaient les taux de mortalité quotidiens, l’âge, le sexe, l’intervalle post-mortem (IPM), le lieu du décès, la cause du décès (naturelle vs non naturelle) et la manière des décès non naturels (suicides, homicides, accidents). Les analyses statistiques ont utilisé l’ANOVA, les tests du chi-carré et des analyses de tendances avec des coefficients de corrélation de Spearman.
Principaux résultats
Changements temporels et démographiques de la mortalité
L’étude a noté une baisse significative des taux de mortalité quotidiens pendant le confinement de niveau I (10,9 ± 3,3 décès/jour) par rapport à la période pré-épidémie (13,1 ± 3,6 décès/jour). Les taux de mortalité ont rebondi avec l’assouplissement des restrictions, atteignant 13,8 ± 3,1 décès/jour pendant le niveau III. Cette tendance était inversement corrélée à la sévérité des mesures de contrôle de la pandémie. L’âge moyen des décédés a augmenté pendant le niveau I (56,3 ± 19,6 ans) et le niveau II (56,0 ± 21,1 ans) par rapport à la période pré-épidémie (51,7 ± 20,5 ans), suggérant que les personnes âgées—plus vulnérables aux perturbations liées à la pandémie—ont fait face à des risques de mortalité plus élevés. Aucune différence significative entre les sexes n’a été observée à travers les périodes.
Lieu et causes de décès
Les décès dans les espaces publics intérieurs (par exemple, les centres commerciaux) ont fortement chuté pendant le niveau I (9,7 % vs 21,2 % pré-épidémie), reflétant la réduction des rassemblements publics et l’amélioration des pratiques de ventilation pour limiter la propagation virale. À l’inverse, les décès à domicile ont augmenté pendant les confinements (68,9 % en niveau I vs 61,5 % pré-épidémie), en ligne avec les mandats de confinement. Les décès en extérieur ont augmenté régulièrement après le confinement, culminant à 23,3 % en niveau III.
Les décès naturels (principalement des maladies chroniques) ont augmenté pendant le niveau I (49,7 % vs 37,2 % pré-épidémie), probablement en raison de l’accès retardé aux soins de santé ou de l’évitement des établissements médicaux. En niveau III, les décès naturels sont revenus aux niveaux de base (36,3 %), coïncidant avec la reprise des services de santé. Les décès non naturels ont diminué pendant les confinements (50,3 % en niveau I vs 62,8 % pré-épidémie) mais ont rebondi après le confinement (63,7 % en niveau III).
Décès non naturels : suicides, accidents et homicides
Les décès non naturels étaient dominés par les suicides (59,2–75,1 % à travers les périodes), avec des taux quotidiens de suicide ne montrant pas d’augmentation significative pendant le niveau I mais augmentant pendant les niveaux II et III. Les femmes ont montré des taux de suicide plus élevés pendant les pics de confinement, contrastant avec les tendances pré-pandémiques. Les méthodes courantes ont changé : les chutes et les pendaisons (>80 % des cas) ont remplacé la noyade et l’empoisonnement, suggérant des actes impulsifs sous le stress induit par la pandémie.
Les décès accidentels (par exemple, accidents de la route, blessures au travail) ont fortement diminué pendant les confinements (23,2 % en niveau I vs 36,0 % pré-épidémie) en raison de la réduction de la mobilité et de l’activité économique. Les homicides sont restés statistiquement inchangés (3,3–4,8 %), indiquant un ordre social stable malgré les facteurs de stress pandémiques.
Comparaisons avec les années pré-pandémiques
En 2018–2019, la mortalité quotidienne hors hôpital était en moyenne de 4,62 ± 1,26 décès/jour, contre 5,36 ± 2,16 en 2020, marquant une augmentation significative (P = 0,037). Les taux de suicide ont conduit cette augmentation, tandis que les homicides et les accidents ont diminué. Cela met en évidence l’impact psychosocial unique de la COVID-19, exacerbant les crises de santé mentale malgré la réduction des risques externes.
Discussion
Mesures de contrôle de la pandémie et dynamiques de mortalité
La baisse des décès hors hôpital pendant les confinements stricts souligne l’efficacité des restrictions de mobilité pour prévenir les accidents et les blessures. La réduction de l’activité publique a probablement minimisé les décès liés au travail et à la circulation. Cependant, la résurgence de la mortalité post-confinement—en particulier les suicides et les décès naturels—reflète des vulnérabilités systémiques non résolues, incluant l’accès aux soins de santé sous tension et les conditions chroniques non traitées.
Santé mentale et tendances des suicides
L’augmentation des suicides pendant les phases ultérieures de la pandémie correspond aux rapports mondiaux de crises de santé mentale induites par la pandémie. L’anxiété, l’isolement, l’insécurité économique et la peur de l’infection ont affecté de manière disproportionnée les groupes vulnérables, en particulier les femmes. La préférence pour les méthodes de suicide immédiates (par exemple, les chutes) plutôt que préméditées (par exemple, l’empoisonnement) suggère une détresse émotionnelle aiguë. Ces résultats soulignent la nécessité d’interventions ciblées en santé mentale pendant les urgences de santé publique.
Implications pour la santé publique et la médecine légale
L’étude met en lumière l’importance d’intégrer les données médico-légales dans les évaluations de la mortalité pandémique. Les métriques traditionnelles se concentrant sur les décès hospitaliers négligent la mortalité collatérale due aux perturbations des soins de santé, aux facteurs de stress socio-économiques et aux changements comportementaux. Les praticiens médico-légaux jouent un rôle critique dans l’identification des populations à risque, telles que les personnes âgées et celles souffrant de maladies chroniques, pour informer les réponses futures aux crises.
Conclusion
Cette recherche fournit une analyse granulaire des effets indirects de la mortalité liée à la COVID-19, remettant en question l’hypothèse selon laquelle les décès liés à la pandémie se limitent aux milieux hospitaliers. L’augmentation des suicides, les changements dans les décès accidentels et la mortalité naturelle retardée illustrent l’interaction complexe entre les mesures de santé publique et le bien-être sociétal. Les décideurs politiques doivent prioriser le soutien en santé mentale, l’accès équitable aux soins de santé et la surveillance médico-légale pour atténuer les conséquences à long terme des pandémies. Une surveillance continue de la mortalité hors hôpital sera essentielle pour affiner les stratégies de préparation aux pandémies.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000002146