Caractéristiques cliniques de 5375 cas de pancréatite aiguë dans un centre chinois, 1996-2015
La pancréatite aiguë (PA) est une urgence gastro-intestinale majeure associée à une morbidité et une mortalité significatives. Cette étude rétrospective a analysé 5 375 cas de PA admis à l’hôpital Ruijin de Shanghai (Chine) entre 1996 et 2015, documentant l’évolution épidémiologique, étiologique, la sévérité, les résultats cliniques et les tendances thérapeutiques dans une population chinoise.
Démographie et répartition de la sévérité
La cohorte comprenait 3 137 hommes (58,4 %) et 2 238 femmes (41,6 %), avec un âge médian de 53 ans (intervalle interquartile [IIQ] : 42–65 ans). Le groupe d’âge 51–60 ans était le plus touché. La PA d’origine biliaire prédominait chez les patients plus âgés (âge médian : 55 ans), tandis que les cas attribués à des étiologies « autres » survenaient chez des sujets plus jeunes (âge médian : 49 ans). L’âge médian est resté stable sur 20 ans (P = 0,05).
Selon les critères d’Atlanta 2012, la PA légère (PAL) représentait 49,0 % (2 635 cas), la PA modérément sévère (PAMS) 21,3 % (1 146 cas), et la PA sévère (PAS) 29,7 % (1 594 cas). La PAS était associée à une mortalité hospitalière de 12,4 %, contre 3,5 % pour la PAMS et 0,1 % pour la PAL.
Profils étiologiques et tendances temporelles
La PA biliaire était l’étiologie principale (63,0 %, 3 386 cas), suivie de l’hyperlipidémie (8,5 %, 457 cas), de l’alcool (7,4 %, 398 cas) et d’autres causes (21,1 %, 1 134 cas). Des évolutions significatives ont été observées :
- La PA biliaire est passée de 58,0 % (1996–2000) à 67,6 % (2011–2015).
- La PA hyperlipidémique est passée de 4,0 % à 12,3 %.
- Les étiologies « autres » ont diminué de 29,0 % à 16,1 % (Figure 1).
L’analyse par étiologie a révélé des profils distincts (Tableau 2) :
- PA biliaire : Progression la plus faible vers la PAS (21,2 %), mais taux de chirurgie le plus élevé (22,7 %) et mortalité brute de 5,1 %. Après ajustement pour la sévérité, la mortalité diminuait à 3,5 %.
- PA alcoolique : Proportion la plus élevée de PAS (41,5 %, P < 0,001), taux de nécrose pancréatique maximal (22,6 %, P = 0,003), et mortalité brute la plus basse (1,8 %). La mortalité ajustée augmentait à 5,8 %.
- PA hyperlipidémique : Taux de PAS de 39,6 % et mortalité ajustée de 5,6 %.
- Autres étiologies : Mortalité ajustée la plus élevée (6,5 %) malgré une fréquence intermédiaire de PAS (46,7 %).
Parcours hospitalier et fardeau économique
La durée médiane d’hospitalisation était de 14 jours (IIQ : 9–25), sans variation significative selon l’étiologie (P = 0,999). Le coût médian d’hospitalisation s’élevait à 5 231$ USD (IIQ : 2 769–10 920$). La PAS nécessitait des séjours plus longs (médiane : 29–40 jours) et des coûts supérieurs.
Tendances de mortalité et causes de décès
La mortalité hospitalière globale était de 4,5 % (240 décès), principalement liée à la PAS (197 décès, 12,4 %). La mortalité ajustée pour sévérité est passée de 5,9 % (1996–2000) à 4,0 % (2011–2015) (P = 0,207). La mortalité par PAS a diminué de 15,9 % à 14,3 % (Tableau 4), sans significativité statistique (P = 0,530).
Le syndrome de dysfonction multiviscérale (SDMV) causait 79,3 % des décès en 1996–2000, contre 66,7 % en 2011–2015. Les complications hémorragiques sont passées de 10,3 % à 15,7 %, tandis que les décès septiques restaient stables (9,5–13,8 %).
Évolution de la prise en charge de la PAS
La gestion de la PAS a évolué de manière notable (Tableau 4) :
- Interventions précoces :
- La réanimation liquidienne précoce (72 premières heures) est passée de 3 050 mL (1996–2000) à 1 785 mL (2011–2015) (P = 0,029).
- L’utilisation précoce de la nutrition entérale (NE) a diminué de 13,7 % à 5,0 % (P < 0,001).
- Procédures invasives :
- Le taux de laparotomie a chuté de 46,7 % à 26,1 % (P < 0,001).
- Le drainage percutané a légèrement diminué (17,6 % à 11,8 %, P = 0,258).
- La CPRE en urgence pour PAS biliaire restait stable (11,3 % à 7,6 %, P = 0,517).
- Complications :
- La nécrose pancréatique a diminué de 47,8 % à 21,0 % (P < 0,001).
- Les fuites digestives restaient rares (0,8–2,2 %, P = 0,427).
Résultats selon l’âge
L’incidence de la PAS diminuait avec l’âge, mais la mortalité augmentait inversement. Les patients >80 ans présentaient la plus faible proportion de PAS (23,9 %) mais la mortalité la plus élevée (26,7 %), soulignant l’âge comme facteur de risque indépendant.
Discussion
Cette étude, la plus large analyse longitudinale de la PA en Chine, révèle trois constats majeurs :
- Changements étiologiques : L’augmentation des PA biliaires et hyperlipidémiques suit les tendances occidentales, tandis que les PA alcooliques restent stables. La baisse des étiologies « autres » reflète probablement l’amélioration des diagnostics.
- Paradoxe des résultats : Malgré une réduction des complications (ex. nécrose) et des durées d’hospitalisation, la mortalité reste stagnante, suggérant une inefficacité des thérapies actuelles contre le SDMV et les hémorragies.
- Évolution des traitements : La baisse des interventions chirurgicales et des volumes liquidiens reflète une approche plus conservative. Cependant, la réduction de l’utilisation précoce de la NE contredit les recommandations internationales.
Conclusion
Sur deux décennies, la PA en Chine a évolué vers des étiologies biliaires et hyperlipidémiques dominantes, avec un profil de complications amélioré. La persistance d’une mortalité élevée, notamment chez les sujets âgés, souligne la nécessité d’optimiser la réanimation précoce, de renforcer l’adhésion aux recommandations sur la NE, et de développer des thérapies ciblées contre le SDMV.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000000208