Association longitudinale entre la consommation d’œufs et le profil lipidique sanguin chez les adultes chinois : résultats du projet China-PAR (Prediction for Atherosclerotic Cardiovascular Disease Risk in China)
La consommation d’œufs, source riche de protéines de haute qualité mais aussi de cholestérol alimentaire, fait l’objet de débats en épidémiologie nutritionnelle. Bien que les recommandations internationales préconisent de limiter l’apport en cholestérol pour maintenir un profil lipidique optimal, la relation entre la consommation habituelle d’œufs et les lipides sanguins reste controversée, notamment dans les populations non occidentales. Cette étude, menée dans le cadre du projet China-PAR, éclaire les effets longitudinaux de différents niveaux de consommation d’œufs sur le métabolisme lipidique chez des adultes chinois, dont les habitudes alimentaires diffèrent des cohortes occidentales.
Contexte et objectifs de la recherche
Le projet China-PAR, initiative nationale de grande envergure, étudie les facteurs de risque cardiovasculaire en Chine. En utilisant des données de deux périodes (2007–2008 et 2012–2015), cette analyse visait à évaluer les effets longitudinaux de la consommation d’œufs sur cinq marqueurs lipidiques : cholestérol total (CT), triglycérides (TG), cholestérol LDL (LDL-C), cholestérol HDL (HDL-C) et cholestérol non-HDL (non-HDL-C). L’étude se distingue par son focus sur des niveaux modérés de consommation (reflétant les habitudes chinoises) et une durée d’observation prolongée.
Méthodologie et caractéristiques des participants
La cohorte inclut 60 952 adultes (excluant les personnes sous hypolipémiants ou avec données incomplètes). La consommation d’œufs a été évaluée via des questionnaires de fréquence alimentaire standardisés, convertis en portions hebdomadaires (1 œuf ≈ 50 g). Les participants ont été stratifiés en trois groupes : faible (<3 œufs/semaine), modéré (3–<6 œufs/semaine) et élevé (≥6 œufs/semaine).
Les profils lipidiques ont été mesurés à jeun par méthodes enzymatiques :
- CT : Méthode à la cholestérol oxydase
- TG : Méthode à la glycérophosphate oxydase
- HDL-C : Méthode enzymatique directe modifiée
Le LDL-C a été calculé via la formule de Friedewald (LDL-C = CT − HDL-C − TG/5), et le non-HDL-C comme CT − HDL-C.
Approche statistique
Des équations d’estimation généralisées (GEE) ont modélisé les associations longitudinales, ajustées pour l’âge, le sexe, l’urbanisation, la région géographique, l’IMC, le tabagisme, l’alcool, l’éducation, le revenu, le score alimentaire idéal et la consommation de produits laitiers. Des analyses de sensibilité ont inclus des ajustements pour l’hypertension et le diabète ou l’exclusion des maladies métaboliques.
Résultats clés
1. Consommation modérée et profil lipidique favorable
Le groupe modéré (3–<6 œufs/semaine) a montré des améliorations significatives versus le groupe faible :
- CT : −0,606 mg/dL (IC à 95 % : −1,129 à −0,084)
- TG : −1,465 mg/dL (−2,852 à −0,079)
- LDL-C : −0,848 mg/dL (−1,318 à −0,377)
- Non-HDL-C : −1,071 mg/dL (−1,581 à −0,561)
- HDL-C : +0,461 mg/dL (0,240–0,682)
Ces résultats corroborent les recommandations chinoises de 3–6 œufs/semaine pour la santé cardiovasculaire.
2. Consommation élevée et effets adverses
Le groupe élevé (≥6 œufs/semaine) présentait une élévation des lipides athérogènes :
- CT : +1,795 mg/dL (1,315–2,275)
- LDL-C : +1,763 mg/dL (1,337–2,189)
- Non-HDL-C : +0,917 mg/dL (0,452–1,381)
Cependant, des effets bénéfiques persistaient sur les TG (−4,208 mg/dL ; −5,485 à −2,931) et le HDL-C (+0,815 mg/dL ; 0,612–1,018), suggérant des interactions complexes.
3. Robustesse des résultats
Les analyses de sensibilité ont confirmé la stabilité des associations, même après exclusion des maladies métaboliques (n=33 025).
Mécanismes et comparaisons
Le jaune d’œuf, riche en cholestérol mais aussi en phospholipides, caroténoïdes et vitamines, pourrait moduler le métabolisme lipidique. Les résultats divergent des études méditerranéennes (réduction du HDL-C avec >4 œufs/semaine) ou de l’étude PURE (absence d’effet avec ≥7 œufs/semaine), reflétant des différences populationnelles.
Limitations et perspectives
- Évaluation alimentaire : Les questionnaires sous-estiment possiblement les œufs dans les plats composés.
- Inférence causale : Les biais résiduels ne peuvent être exclus.
- Généralisabilité : Les résultats peuvent varier selon l’origine ethnique ou le contexte alimentaire.
Implications pour la santé publique
- Promouvoir une consommation modérée (3–<6 œufs/semaine).
- Limiter les excès (≥6 œufs/semaine) pour éviter l’élévation du LDL-C.
- Adapter les recommandations aux contextes régionaux.
Conclusion
Cette étude longitudinale clarifie les relations complexes entre la consommation d’œufs et les lipides sanguins en Chine, soulignant l’importance de la modération. Des recherches futures devront explorer les interactions avec les facteurs génétiques et les habitudes alimentaires globales.
DOI : 10.1097/CM9.0000000000001555