Association entre le tissu adipeux viscéral et la goutte : analyses observationnelles et de randomisation mendélienne
La goutte, une forme d’arthrite inflammatoire, représente un enjeu majeur de santé publique mondiale, avec des taux de prévalence variant de 0,68 % à 3,90 % chez les adultes. L’étude Global Burden of Disease de 2017 souligne son impact considérable, rapportant approximativement 41,2 millions de cas prévalents, 7,4 millions de nouveaux cas annuels et près de 1,3 million d’années vécues avec un handicap lié à cette pathologie. Au-delà de ses effets directs, la goutte est associée à un risque accru de maladies cardiovasculaires, de diabète sucré, de maladie d’Alzheimer et de mortalité toutes causes confondues. Face à ce fardeau, l’identification de facteurs de risque modifiables est essentielle pour élaborer des stratégies de prévention efficaces. Parmi ces facteurs, l’adiposité, en particulier le tissu adipeux viscéral (TAV), apparaît comme une cible prometteuse.
Des études antérieures ont établi un lien entre l’indice de masse corporelle (IMC) et le risque de goutte. Cependant, l’IMC ne distingue pas la masse grasse de la masse maigre et n’indique pas la localisation du tissu adipeux. L’adiposité centrale, principalement référée au TAV, correspond à des dépôts ectopiques dans des organes métaboliquement sensibles et est associée de manière causale à des issues défavorables comme les cancers, les maladies cardiovasculaires et la mortalité. Malgré ces observations, la relation causale entre le TAV et la goutte reste mal élucidée. Cette étude vise à combler cette lacune en examinant cette association via des analyses observationnelles et de randomisation mendélienne (RM).
Méthodes
Les analyses observationnelles ont utilisé les données de l’Enquête nationale sur l’examen de la santé et de la nutrition (NHANES), incluant 11 967 participants âgés de 39,5 ± 11,5 ans, dont 295 (2,47 %) présentaient une goutte auto-déclarée. La masse de TAV a été mesurée par absorptiométrie biphotonique (DXA). Des modèles de régression logistique ont évalué l’association entre le TAV et la goutte, ajustés pour les covariables sociodémographiques, comportementales, biologiques et cliniques (hypertension, diabète, maladie rénale chronique, etc.).
Pour les analyses de RM, des variants génétiques associés au TAV (211 SNPs issus d’études GWAS de la UK Biobank) ont servi de variables instrumentales. Les données génomiques sur la goutte provenaient du consortium Chronic Kidney Disease Genetics (CKDGen). La méthode principale (IVW : inverse-variance weighted) et des analyses de sensibilité (MR-Egger, médiane pondérée) ont testé la causalité.
Résultats
Dans les analyses observationnelles, chaque augmentation d’un écart-type (ET) de la masse de TAV était associée à un risque accru de goutte (OR = 1,27 ; IC 95 % = 1,11–1,45). Les participants du quartile supérieur (Q4) de TAV présentaient un risque 2,73 fois plus élevé que ceux du quartile inférieur (Q1) (IC 95 % = 1,16–6,45).
Les analyses de RM ont confirmé une relation causale : une augmentation génétiquement prédite du TAV était associée à un risque supérieur de goutte (OR = 1,78 ; IC 95 % = 1,57–2,03 par méthode IVW). Aucune pléiotropie horizontale significative n’a été détectée (intercept MR-Egger : p = 0,39), et les analyses de sensibilité ont corroboré la robustesse des résultats.
Discussion
Cette étude est la première à démontrer, via des approches observationnelle et causale, le rôle indépendant du TAV dans le risque de goutte. Les mécanismes sous-jacents pourraient impliquer la sécrétion par le TAV de cytokines pro-inflammatoires (TNF-α, IL-1, IL-27), favorisant la cristallisation de l’urate et la réponse inflammatoire aiguë.
Les forces incluent l’échantillon représentatif de NHANES et l’ajustement pour l’IMC, l’acide urique et la masse graisseuse sous-cutanée. Les limites concernent les biais potentiels liés à l’utilisation de la DXA et des diagnostics auto-déclarés.
Conclusion
Ces résultats suggèrent que des interventions ciblant la réduction du TAV pourraient atténuer le risque de goutte. Des recherches futures devront explorer les mécanismes biologiques et évaluer l’efficacité de telles interventions.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000002908