Association entre une faible exposition au cadmium et au mercure et la maladie rénale chronique chez les adultes chinois âgés de ≥80 ans : une étude transversale
Contexte et importance
La maladie rénale chronique (MRC), caractérisée par un taux de filtration glomérulaire estimé (TFGe <60 mL/min/1,73 m²) ou une albuminurie (rapport albumine/créatinine urinaire [RAC] >30 mg/g de créatinine), constitue un enjeu majeur de santé publique, notamment chez les personnes âgées. En Chine, sa prévalence atteignait 10,8 % en 2009–2010, touchant près de 120 millions d’individus. Les personnes âgées présentent une vulnérabilité accrue aux toxines environnementales en raison du déclin rénal lié à l’âge. Le cadmium (Cd) et le mercure (Hg), polluants ubiquitaires, s’accumulent dans les reins et induisent un stress oxydatif, une inflammation et des dysfonctionnements tubulaires. Cependant, les données épidémiologiques sur l’impact d’une exposition environnementale à faible dose restent contradictoires, particulièrement en contexte non industriel. Cette étude explore ce lien chez les « très âgés » (≥80 ans), population sous-étudiée et à haut risque.
Méthodologie
Recrutement et échantillonnage
Les données proviennent de l’étude de cohorte Healthy Aging and Biomarkers Cohort Study (2017), incluant initialement 3 016 participants. Deux cohortes parallèles ont été analysées :
- Groupe sanguin (n=1 535) : Âge moyen 91,8 ans ; 41,7 % d’hommes ; Cd et Hg plasmatiques mesurés.
- Groupe urinaire (n=1 176) : Âge moyen 91,3 ans ; 43,2 % d’hommes ; Cd et Hg urinaires normalisés à la créatinine.
Les critères d’exclusion comprenaient des données incomplètes sur les métaux ou la fonction rénale. La MRC a été définie selon les seuils CKD-EPI pour le TFGe et le RAC.
Mesure des métaux
- Sang : Limites de détection de 0,07 μg/L (Cd) et 0,2 μg/L (Hg). Les valeurs inférieures ont été imputées à la moitié de la limite.
- Urine : Normalisation à la créatinine (μg/g de créatinine) ; limites de 0,06 μg/L (Cd) et 0,04 μg/L (Hg).
Analyses statistiques
- Régression logistique : Odds ratios (OR) ajustés pour l’âge, le sexe, le mode de vie, les comorbidités (hypertension, diabète).
- Splines cubiques restreintes (RCS) : Évaluation des relations dose-réponse.
- Interactions Cd-Hg : Termes multiplicatifs et additifs (RERI, indice de synergie).
- Analyses de sensibilité : Réévaluation du TFGe via l’équation MDRD ; exclusion des diabétiques/hypertendus.
Résultats principaux
Prévalence de la MRC
- Groupe sanguin : 57,5 % (882/1 535), plus élevée chez les femmes, les ruraux et les non-fumeurs.
- Groupe urinaire : 59,2 % (696/1 176), tendances similaires.
Associations métaux-MRC
- Cd sanguin (Q4 >2,85 μg/L vs Q1 ≤0,72 μg/L) : OR ajusté = 1,77 (IC 95 % : 1,28–2,44 ; P-tendance <0,01), relation linéaire (RCS ; P-non-linéarité=0,12).
- Hg sanguin (Q4 >2,13 μg/L vs Q1 ≤0,57 μg/L) : OR = 1,57 (1,14–2,14 ; P-tendance=0,04), courbe non linéaire (P=0,03).
- Cd urinaire (Q4 >2,27 μg/g vs Q1 ≤0,62 μg/g) : OR = 2,03 (1,38–2,99 ; P-tendance<0,01), risque accru en dessous de 3,30 μg/g (P=0,03).
- Hg urinaire (Q4 >0,76 μg/g vs Q1 ≤0,08 μg/g) : OR = 1,50 (1,04–2,15 ; P-tendance<0,01), relation linéaire (P=0,10).
Interactions métalliques
Aucune interaction multiplicative ou additive significative (RERI : −0,15–1,77 ; indices de synergie : 0,38–72,51).
Analyses complémentaires
- Différences sexuelles : Associations plus marquées chez les hommes (Cd urinaire OR=2,59 vs 1,81).
- Robustesse : Résultats confirmés après exclusion des comorbidités ou utilisation de MDRD.
Discussion
Implications toxicologiques
Cette étude révèle que même des expositions inférieures aux seuils professionnels (Cd sanguin <3 μg/L ; Hg urinaire <1 μg/g) augmentent le risque de MRC chez les très âgés. Les mécanismes diffèrent : accumulation corticale du Cd (stress oxydatif) vs toxicité tubulaire proximale du Hg (dysfonction mitochondriale).
Enjeux de santé publique
La réduction des sources environnementales (tabagisme, aliments contaminés pour le Cd ; poissons, combustion du charbon pour le Hg) est cruciale, particulièrement pour les populations âgées à réserve rénale limitée.
Limites et perspectives
- Biais temporels (étude transversale) ; mesure unique des métaux.
- Facteurs confusionnels résiduels (régime alimentaire, exposition professionnelle passée).
Des études longitudinales devraient préciser les trajectoires d’exposition et les mécanismes de néphrotoxicité.
doi.org/10.1097/cm9.0000000000002395