Association de l’intervalle intergrossesses et du risque d’issues de grossesse défavorables chez les femmes selon l’âge gestationnel précédent
L’intervalle intergrossesses (IIG), défini comme le délai entre la fin d’une grossesse et la conception suivante, constitue un sujet d’intérêt majeur en santé maternelle et infantile. Un IIG approprié est essentiel pour réduire les risques d’issues périnatales et maternelles défavorables, particulièrement dans un contexte de multiparité croissante et d’évolution des politiques de fertilité. Cette étude visait à explorer l’association entre les IIG et les issues de grossesse défavorables chez des femmes ayant différents âges gestationnels précédents, en utilisant les données du Système national de surveillance des quasi-accidents maternels (NMNMSS) de Chine entre 2014 et 2019. Les résultats éclairent les risques associés aux IIG courts et longs et soulignent l’importance de mesures de santé personnalisées selon l’âge gestationnel précédent.
Contexte et justification
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande un IIG d’au moins 24 mois après une naissance vivante et de 6 mois après un avortement pour réduire les risques maternels, périnatals et infantiles. Cependant, l’IIG optimal reste débattu : certaines études suggèrent qu’un intervalle de 18–23 mois après une naissance vivante minimiserait les risques d’accouchement prématuré, de faible poids de naissance et de petit poids pour l’âge gestationnel (PAG). Les IIG courts (<6 mois) augmenteraient les risques de prématurité, de PAG, de mortinaissance et de décès néonatal précoce, tandis que les IIG longs (>4 ans) pourraient accroître le risque de récidive de prééclampsie.
L’hypothèse de « déplétion nutritionnelle maternelle » postule qu’un rétablissement incomplet après une grossesse expliquerait les risques accrus liés aux IIG courts. Cependant, cette relation est modulée par l’état de santé maternel, les facteurs socioéconomiques et les caractéristiques démographiques. Malgré des recherches approfondies dans les pays développés, les données restent limitées dans les pays comme la Chine, où les politiques de fertilité et les systèmes de santé diffèrent significativement.
Méthodologie
Cette étude a utilisé les données individuelles du NMNMSS, couvrant 441 hôpitaux dans 30 provinces chinoises. L’échantillon incluait 781 731 grossesses consécutives (2014–2019) avec au moins deux grossesses monofœtales. L’IIG était défini comme le délai (en mois) entre la fin d’une grossesse (avortement, mortinaissance ou naissance vivante) et les dernières règles de la grossesse suivante.
Les IIG étaient classés en cinq catégories : ≤6 mois, 7–24 mois, 25–42 mois, 43–59 mois et ≥60 mois. Les analyses étaient stratifiées par période de politique de fertilité (2014–2015, 2016–2017, 2018–2019) et par âge gestationnel précédent (<28 semaines, 28–36 semaines, ≥37 semaines). Des modèles de régression de Poisson multivariés avec splines cubiques restreintes ont estimé les risques relatifs ajustés (RRA), prenant un IIG de 24 mois comme référence.
Résultats clés
Association globale entre IIG et issues défavorables
Parmi les participantes, 51,86 % avaient un IIG <24 mois. Un IIG court (≤6 mois) était associé à un risque accru d'accouchement prématuré (voie basse : RRA 1,63, IC à 95 % 1,55–1,71 ; césarienne : RRA 1,10, 1,03–1,19), de score d'Apgar bas (RRA 1,56, 1,36–1,79) et de PAG (RRA 1,36, 1,32–1,40). À l'inverse, il réduisait le risque de diabète gestationnel (RRA 0,74, 0,71–0,76), de prééclampsie/éclampsie (RRA 0,68, 0,62–0,75) et d'hypertension gestationnelle (RRA 0,78, 0,71–0,85).
Un IIG long (≥60 mois) augmentait les risques d’accouchement prématuré (voie basse : RRA 1,18, 1,11–1,26 ; césarienne : RRA 1,39, 1,32–1,47), de placenta praevia (RRA 1,50, 1,35–1,67), d’hémorragie du post-partum (RRA 1,33, 1,24–1,42), de diabète gestationnel (RRA 1,50, 1,46–1,54), de prééclampsie/éclampsie (RRA 2,16, 2,02–2,32) et d’hypertension gestationnelle (RRA 1,64, 1,53–1,76).
Analyse stratifiée par politique de fertilité
Les modifications des politiques de fertilité (ex. politique « deux enfants universelle » en 2016) ont peu influencé l’association IIG-issues défavorables. Bien que l’IIG moyen ait augmenté après 2016 (surtout chez les primipares), les risques associés aux IIG courts/longs sont restés constants.
Analyse par âge gestationnel précédent
Les risques variaient selon l’âge gestationnel précédent. Après un accouchement à terme (≥37 semaines), un IIG court augmentait davantage le risque de prématurité (voie basse : RRA 1,63 ; césarienne : RRA 1,10) et d’Apgar bas (RRA 1,56) comparé aux antécédents de prématurité ou de perte fœtale. La réduction du risque de diabète gestationnel avec un IIG court était plus marquée chez ces femmes (RRA 0,74).
Pour les IIG longs, les femmes avec un accouchement à terme antérieur présentaient un risque plus élevé d’hypertension gestationnelle (RRA 1,64) et de prééclampsie (RRA 2,16) que celles avec des issues précédentes précoces.
Discussion
Les résultats soulignent l’importance de l’âge gestationnel précédent dans l’évaluation des risques liés aux IIG. L’augmentation des risques périnatals avec les IIG courts corrobore l’hypothèse de déplétion nutritionnelle, tandis les complications maternelles avec les IIG longs pourraient refléter les changements physiologiques liés à l’âge maternel ou à l’intervalle prolongé.
Les politiques de fertilité ont affecté la durée des IIG sans modifier leur impact sur les issues défavorables, suggérant que l’âge gestationnel précédent et l’état de santé maternel sont des déterminants plus significatifs.
Implications cliniques
Pour les IIG courts, une vigilance accrue est nécessaire sur les risques périnatals, particulièrement après un accouchement à terme (supplémentation nutritionnelle, surveillance rapprochée). Pour les IIG longs, un dépistage renforcé des complications maternelles (prééclampsie, diabète) est recommandé, surtout en cas de terme précédent.
Limites
L’étude présente des limites : inclusion exclusive de femmes avec deux grossesses consécutives documentées, absence de données socioéconomiques ou de désir de fertilité, et biais potentiel lié aux données hospitalières.
Conclusion
Cette étude met en évidence l’influence modulatrice de l’âge gestationnel précédent sur les risques associés aux IIG. Elle plaide pour une prise en charge personnalisée selon les antécédents obstétricaux. Des recherches ultérieures devraient intégrer des facteurs socioéconomiques et élargir la population étudiée.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000002801