Anémie et Insomnie : Une Étude Transversale et une Méta-Analyse
L’insomnie est un trouble du sommeil prévalent touchant environ 10 % à 30 % de la population mondiale, dont la moitié des cas sont classés comme chroniques. Elle se caractérise par des difficultés à s’endormir, à rester endormi ou par un sommeil non réparateur. L’insomnie a été associée à divers troubles psychosociaux, psychiatriques et médicaux, altérant le fonctionnement diurne, la performance mémorielle et la qualité de vie globale. L’identification des facteurs de risque de l’insomnie revêt donc une importance clinique significative.
Des études d’association pangénomique (GWAS) récentes suggèrent que l’insomnie et l’anémie pourraient partager des composantes génétiques communes. Plus précisément, le gène MEIS1, associé au syndrome des jambes sans repos (SJSR) et à l’anémie ferriprive (AF), a également été impliqué dans l’insomnie. Ce chevauchement génétique soulève la possibilité d’un lien biologique entre l’anémie et les troubles du sommeil. Alors que des études chez les nourrissons et les enfants ont montré des associations entre l’anémie, en particulier l’AF, et les altérations du sommeil, peu d’études ont exploré cette relation dans les populations adultes. Ces études présentent cependant des limites, telles qu’une ajustement insuffisant pour les facteurs de confusion comme l’état inflammatoire et d’autres paramètres du sommeil.
Pour combler ces lacunes, cette étude visait à examiner l’association entre l’anémie et l’insomnie dans une cohorte communautaire à grande échelle d’adultes chinois. De plus, une méta-analyse a été réalisée pour regrouper les résultats de cette étude et des recherches précédentes afin de fournir une compréhension plus complète de cette relation.
Méthodes
L’étude a été menée dans le cadre de l’étude Kailuan, une cohorte en cours de 101 510 adultes chinois âgés de 18 à 98 ans vivant à Tangshan, en Chine. L’analyse transversale actuelle a inclus 12 614 participants ayant des données complètes sur les paramètres du sommeil, les niveaux d’hémoglobine et d’autres covariables majeures. L’anémie a été définie sur la base des niveaux d’hémoglobine : inférieurs à 12,0 g/dL pour les femmes et inférieurs à 13,0 g/dL pour les hommes. L’insomnie a été évaluée à l’aide de la version chinoise de l’échelle d’insomnie d’Athènes (AIS), avec un score total de 6 ou plus indiquant une insomnie.
L’étude a ajusté pour divers facteurs de confusion potentiels, notamment l’âge, le sexe, le niveau d’éducation, le revenu, l’occupation, l’activité physique, le statut tabagique et alcoolique, l’indice de masse corporelle, les antécédents de maladies chroniques (par exemple, infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral, cancer), l’hypertension, le diabète et les concentrations sanguines de triglycérides, de lipoprotéines de basse densité (LDL) et de lipoprotéines de haute densité (HDL). Des analyses de sensibilité ont été réalisées en excluant les participants atteints d’inflammation chronique (niveaux de protéine C-réactive [CRP] ≥1 mg/L) et ceux atteints d’insuffisance rénale chronique sévère (taux de filtration glomérulaire estimé [DFGe] <30 mL/min par 1,73 m²).
Une méta-analyse a été réalisée pour combiner les résultats de cette étude avec trois études transversales précédemment publiées sur l’association entre l’anémie et l’insomnie dans les populations adultes. La méta-analyse a inclus un total de 22 134 participants et a utilisé un modèle à effets fixes en raison de l’absence d’hétérogénéité significative entre les études.
Résultats
Dans l’analyse transversale, 4,3 % des participants ont été classés comme ayant une anémie et 15,2 % ont rapporté une insomnie. Les individus atteints d’anémie avaient une prévalence plus élevée d’insomnie par rapport à ceux sans anémie (15,2 % contre 10,6 %). Après ajustement pour les facteurs de confusion potentiels, l’anémie était associée à une augmentation de 32 % des chances d’avoir une insomnie (rapport de cotes ajusté [RC] : 1,32 ; intervalle de confiance à 95 % [IC] : 1,03–1,70). Cette association persistait même après exclusion des participants atteints d’inflammation chronique (RC ajusté : 1,68 ; IC à 95 % : 1,22–2,32) ou d’insuffisance rénale chronique sévère (RC ajusté : 1,30 ; IC à 95 % : 1,01–1,67).
Une relation dose-dépendante a été observée entre la sévérité de l’anémie et la probabilité d’insomnie. Les participants atteints d’anémie sévère avaient des chances significativement plus élevées d’insomnie (RC ajusté : 1,95 ; IC à 95 % : 1,06–3,62), tandis que ceux atteints d’anémie légère ou modérée ne montraient pas d’association significative. L’anémie était particulièrement associée à des difficultés d’endormissement (RC ajusté : 1,34 ; IC à 95 % : 1,08–1,67) et à des réveils précoces (RC ajusté : 1,31 ; IC à 95 % : 1,04–1,64), mais pas aux réveils nocturnes.
L’association entre l’anémie et l’insomnie était plus forte chez les hommes (RC ajusté : 1,70 ; IC à 95 % : 1,22–2,36) que chez les femmes (RC ajusté : 1,03 ; IC à 95 % : 0,69–1,52), avec une interaction significative observée (P-interaction = 0,04). Aucune interaction significative n’a été trouvée entre l’anémie et l’âge en relation avec l’insomnie.
La méta-analyse a confirmé l’association positive entre l’anémie et l’insomnie, avec un RC regroupé de 1,39 (IC à 95 % : 1,22–1,57). Les études incluses ne montraient pas d’hétérogénéité significative (I² = 18,3 %), et il n’y avait pas de preuve forte de biais de publication.
Discussion
Cette étude fournit des preuves robustes que l’anémie est associée à une probabilité plus élevée d’insomnie chez les adultes. Les résultats sont cohérents avec les recherches précédentes et sont en outre soutenus par la méta-analyse, qui a inclus plus de 22 000 participants. L’association est restée significative même après ajustement pour divers facteurs de confusion et la réalisation d’analyses de sensibilité, suggérant que la relation est indépendante de facteurs tels que l’inflammation chronique et la fonction rénale.
L’association observée peut s’expliquer par plusieurs mécanismes. Une possibilité est la composante génétique partagée entre l’anémie et l’insomnie, en particulier le gène MEIS1, qui est impliqué dans le métabolisme du fer et a été lié aux deux conditions. De plus, l’anémie pourrait entraîner des troubles du sommeil par son impact sur la fonction cérébrale, comme une altération du flux sanguin cérébral ou de l’activité des neurotransmetteurs. La fatigue, un symptôme courant de l’anémie, pourrait également contribuer aux problèmes de sommeil.
La différence de sexe dans l’association entre l’anémie et l’insomnie est un résultat intéressant. L’association plus forte chez les hommes pourrait être liée à des différences dans les profils hormonaux, en particulier l’effet protecteur des œstrogènes chez les femmes. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour explorer les mécanismes biologiques sous-jacents à cette différence de sexe.
Cette étude présente plusieurs limites. Premièrement, l’insomnie a été évaluée à l’aide d’un questionnaire auto-rapporté, qui peut être sujet à un biais de rappel. Deuxièmement, l’étude n’a pas mesuré les biomarqueurs du fer, de sorte qu’elle n’a pas pu distinguer entre l’anémie ferriprive et l’anémie non ferriprive. Troisièmement, la confusion résiduelle est une préoccupation, car l’étude n’a pas tenu compte des facteurs psychologiques tels que l’anxiété et la dépression, qui pourraient influencer à la fois l’anémie et l’insomnie. Enfin, le design transversal limite la capacité à établir une relation temporelle entre l’anémie et l’insomnie.
Malgré ces limites, l’étude a des implications cliniques importantes. Si l’anémie est effectivement un facteur de risque pour l’insomnie, traiter l’anémie pourrait potentiellement soulager les symptômes de l’insomnie. Les professionnels de santé devraient envisager d’évaluer l’insomnie chez les patients atteints d’anémie et d’explorer des interventions qui traitent les deux conditions.
Conclusion
En conclusion, cette étude communautaire à grande échelle et cette méta-analyse fournissent des preuves solides que l’anémie est associée à une probabilité plus élevée d’insomnie chez les adultes. Les résultats soulignent l’importance de considérer l’anémie comme un facteur de risque potentiel pour les troubles du sommeil et suggèrent que le traitement de l’anémie pourrait avoir des bénéfices au-delà de l’amélioration des niveaux d’hémoglobine. Des études prospectives futures avec des mesures objectives du sommeil et une évaluation directe du statut en fer sont nécessaires pour élucider davantage la relation entre l’anémie et l’insomnie. Si cela est confirmé, des essais cliniques pourraient explorer si le traitement de l’anémie améliore les symptômes de l’insomnie.
doi.org/10.1097/CM9.0000000000001306